Article 7 : Un métier difficile

J'aime parler de mon métier dans ce qu'il m'apporte de beau.
Mais récemment, on a pu entendre parlé dans l'actualité d'un sujet grave : celui des suicides de certains soignants. Rien que d'écrire ensemble les mots "suicides" et "soignants" me fait froid dans le dos et pourtant...c'est malheureusement une réalité aujourd'hui. Plus que jamais.

Si je veux être complètement honnête dans ce que je rapporte du métier d'infirmier dans mes écrits, je dois avouer qu'il existe une facette très sombre de ma profession que je n'ai pas encore évoqué. Par pudeur, sûrement, et parce que je cherche toujours la beauté de la vie partout où je vais. Ce n'est pas que je rejette toute forme de souffrance car elle permet aussi un apprentissage précieux mais je veux garder un regard positif sur ce qui m'entoure afin de continuer à y puiser de la force pour justement affronter, parfois, le désarroi de l'existence. Et dans mon métier, les moments de souffrance existent...
C'est ce dont je voudrai parler maintenant car c'est important aussi de pouvoir exprimer ce qui ne va plus.

Depuis longtemps, il demeure des problèmes d'organisation et de considération dans le système de santé en général qui épuisent le travail soignant et qui brisent des rêves...Celui principalement de vouloir travailler dans le "prendre soin" et dans l'humanitude. Comment prendre le temps de sécher des larmes et tenir une main quand les services sont lourds, surchargés, et que nous travaillons toujours plus en sous effectif ? Suppression des postes, glissement des tâches, pression hiérarchique...sont notre lot au quotidien.
Nous mettons chaque jour en danger notre diplôme, ce "bout de papier" obtenu avec douleur, courage et en travaillant dur. 
Nous mettons aussi la vie des patients en danger en nous imposant de travailler dans des conditions dramatiques : en effet, dans de plus en plus de structures de soins il faut soigner à la course, à la chaîne. Nous travaillons de plus en plus dans le stress et nous embauchons souvent la boule au ventre...

Aujourd'hui, être infirmière, c'est souvent être à bout de souffle.
Comment prendre soin de la vie quand la notre est fragilisée par un système de santé qui ne nous reconnait plus ? Les responsabilités sont grandes et au delà du salaire qui n'est pas à la hauteur de notre travail au quotidien, le plus grave reste le manque de moyen humain et matériel avec lesquels nous devons coûte que coûte travailler quand même...

C'est aberrant que tout cela se dégrade lorsqu'on se dit que nous prenons en charge des êtres-humains, des vies, et non des machines...La vie humaine aurait-elle si peu de valeur ? Je n'arrive pas à comprendre ce système dans lequel nous luttons pour soigner car tout le monde a et aura un jour besoin de soins. Et ça serait bien que ceux qui dirigent notre système de santé en aient conscience ou ils risquent de rencontrer des soignants toujours plus épuisés ; Des soignants qui appliqueront des prescriptions sans y mettre de sens et de coeur car ils n'en n'auront plus la force...

Un article sur le site "Infirmiers.com" m'a ému par l'intensité du témoignage recueilli. Il s'agit de Leslie, une infirmière qui souffre d'épuisement professionnel. Voici son vécu douloureux car, oui, c'est aussi cela notre réalité professionnelle quand on est soignant :



" Malheureusement, ce si beau métier me ronge. Diplômée depuis 4 ans, j'ai enchaîné les remplacements, les postes pour lesquels je n'avais pas vraiment d'intérêt. Projet professionnel ? Combien de temps ai-je pu passer à rêver à ce doux mot ? Le mien était de travailler en psychiatrie puis accéder au statut de cadre avant de reprendre quelques années d'études et d'embrasser un doctorat en sciences infirmières. Projet ambitieux. Je suis de celles qui foncent tête baissée. Ces têtues et acharnées, ces passionnées… celles qui aiment apprendre, mieux connaître pour mieux donner. En 2012, je me retrouve rapidement confrontée à la réalité du terrain. Pas de poste en psychiatrie. Mon quotidien me contraint à accepter le poste qui me sera proposé. L’hôpital public m'ouvre ses portes et m'enfonce petit à petit dans son engrenage. Je suis désormais un « numéro de paie », un matricule quasi carcéral qui me permet d'être identifiée. Aux vues de mes résultats scolaires et de mes capacités d'adaptation, je suis nommée « infirmière équipe secours ». Je suis donc chargée de venir au secours non pas des patients mais des services en manque de personnels. Je vogue d'un service à l'autre, pour pallier, du mieux que je peux, à l'absentéisme. Les doublures sont rares bien que la cadre de santé se batte pour m'offrir un minimum de formation. Mais en quelques mois, je suis éreintée. Perdue. Ces changements perpétuels me fatiguent. J'admire mes collègues qui s'adaptent à toutes situations. Je n'en suis pas. J'ai besoin de calme, de maîtrise et de temps dans ma prise en charge.
Deux ans après l'obtention du fameux sésame, celui dont j'ai tant rêvé, j'étais face à un mur. Dans les moments les plus difficiles, la vie offre des issues et c'est à ce moment que mon petit garçon s'est immiscé dans ma vie. Ma bouffée d'oxygène. Pourtant, quelques semaines après ma reprise, ce fut la désillusion. À nouveau nommée à un poste d'infirmière équipe de secours, les difficultés allaient en grandissant. J’étais affectée à un pôle technique, de chirurgie et soins intensifs. Après deux années auprès des personnes âgées, la reprise fut difficile. Seule, je devais injecter des produits inconnus, répondre à des questions sur des pathologies dont je connaissais à peine le nom. C'est la boule au ventre que je me suis rendue chaque jour à mon poste de remplacement. Après deux erreurs rattrapées de justesse, je courbais toujours plus le dos, baissais un peu plus la tête. Je m’enfermais dans la certitude que je ne valais plus rien. Ce métier auquel j'avais tant rêvé me torturait le corps et l'esprit. Manque de reconnaissance, d'appartenance, fatigue psychique… je ne me sentais plus apte à rien, ni même à donner l'amour d'une maman à son enfant. Un jour, j'ai donc déposé mon petit garçon puis suis partie comme chaque jour enfiler ma blouse. Mais ce jour là, je ne rêvais plus de ma tenue blanche. Je ne rêvais plus de rien.
Assommée par mon incapacité globale, mon dégoût de moi-même, j'ai pensé au pire. J'ai honte.
Mon récit est celui de dizaines d'autres. Déshumanisation, manque de moyens, de personnels et d'ambition, travail à la chaîne, nous sommes poussé(e)s à bout. A bout de rêve, à bout de souffle, à bout de vie. Nous mettons de côté notre famille et notre quotidien pour la santé et le bien être des plus fragiles. Nous acceptons l'inacceptable, touchons la mort et flirtons avec la vie. " 


J'admire cette infirmière pour son courage de témoigner car c'est tellement dur d'avouer qu'à un moment donner, on n'y croit plus et on n'y arrive plus...
Je pense aussi à des collègues et amis qui sont épuisés par ce métier et qui, pour certains, ne peuvent plus l'exercer aujourd'hui. 
Je veux aussi encourager tous ces soignants qui souffrent, encourager ceux qui restent, dire aux soignants qui sont malheureux combien je les comprends...et je voudrai vous remercier de vous être un jour engager corps et âme dans ce métier difficile mais unique.

Merci à tous ces infirmiers d'être encore là, de tenir bon, et d'avoir en vous des valeurs humaines à offrir en dépit des conditions de travail qui nous malmènent. Dans le fond, c'est un des plus beaux métier du monde mais seulement grâce à VOUS qui le portez à bout de bras et avec beaucoup de cœur. Merci pour ça...





" Le métier d'infirmier a besoin, lui-même, d'être panser..."
Charlotte, infirmière


* Article complet que l'on peut retrouver sur le site "Infirmiers.com" :
https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/suicides-infirmiers-aurais-pu-etre-sixieme.html

Article 6 : Octobre rose, une exposition à découvrir...

C'est un soir "comme un autre" que je pars travailler à l'Institut Bergonié au début de ce mois d'octobre. 

C'est un soir d'embauche et, je l'avoue, un soir où j'avais le cœur lourd de partir travailler malgré l'amour que j'ai pour les gens et mon métier : les horaires de nuit sont difficiles physiquement et quitter mes deux jeunes enfants sans pouvoir les accompagner pour le coucher (un moment privilégié pour moi) est souvent douloureux pour mon cœur de maman. Et lorsque je franchis la porte de Bergonié, des grandes photos lumineuses attirent tout de suite mon attention. Un courageux travail est réalisé, cela saute tout de suite aux yeux...

Ces belles photos me redonnent immédiatement un élan positif pour aller travailler. Je ne sais pas encore pourquoi car je n'ai pas lu le but de cette exposition mais elles évoquent pour moi beaucoup de vie et d'amour ce qui me motive profondément pour aller retrouver les patients ce soir là.

Ces photos sont exposées tout le long du couloir du rez de chaussée de l'établissement et j'en longe une partie pour atteindre l’ascenseur qui me mènera jusqu'à mon étage de travail. 

Le temps que l'ascenseur arrive, mon regard se fixe sur une photo en particulier qui se trouve en face de moi. C'est une photo qui représente une famille : il y a un couple, un bébé mais surtout une femme qui souffre d'alopécie (chute des cheveux). 
A ce moment là, des sentiments de tristesse comme de bonheur se mêlent en moi. Étant infirmière en cancérologie, je sais ce que l'alopécie signifie. Mais la famille que je vois en face de moi a plus de sens et de force que la maladie. Malgré que l'on devine ce dont souffre cette jeune femme, aucune tristesse ne transparait sur cette photo finalement. C'est juste un magnifique trio d'amour...

C'est ainsi que je pars travailler, un peu pressée, mais surtout avec ces photos qui me restent en tête...

Et c'est le lendemain matin, seulement, que je prends enfin le temps de lire. Lire un beau témoignage. Celui d'une femme, du nom d'Ingrid, qui parle d'un événement de sa vie qui associe, malgré elle, cancer et maternité. Ces deux mots ne semblent pas aller ensemble, ces deux événements ne semblent pas pouvoir se rencontrer un jour et pourtant...Ingrid devra apprendre à conjuguer les deux en même temps.

Tous les rôles de ma vie sont touchés lorsque je découvre cette exposition : le premier étant celui de la mère que je suis. Comment ressentir paisiblement la maternité dans son cœur tout en subissant un corps qui se transforme, malgré soi, par la maladie ? 

Puis c'est en tant que femme que je suis émue car je ne sais que trop bien dans mon quotidien professionnel combien son image d'être-humain, de femme, est bouleversée à jamais par le cancer. Mais je ressens également des émotions positives à la vue ce cette photo car je perçois toute la féminité d'Ingrid qu'elle a su protéger malgré l'acharnement du cancer et des traitements sur son corps.

Et enfin, l'infirmière que je suis est admirative de la femme que je vois, d'Ingrid...Elle me rappelle combien je continue humblement et avec plaisir à apprendre mon rôle de soignante auprès des patients. Leur courage est un enseignement précieux...

Cette exposition poignante me montre, tout comme régulièrement à travers mes rencontres avec les patients, combien la maladie bouleverse douloureusement et à jamais la vie mais aussi combien l'amour peut surmonter tous les combats, même les pires...

C'est avec beaucoup d'émotions sincères que je remercie Anaka pour son professionnalisme qui donne vie à des photos incroyables et que j'ai adoré découvrir en allant travailler.

Et un immense BRAVO et merci à Ingrid pour son témoignage courageux tout en intimité qui est enrichissant à découvrir pour nous tous...Une héroïne de maman :)
Merci à toutes les deux de m'autoriser à parler de vous, je trouve que la transmission est essentielle humainement et professionnellement. Je suis sûre que les collègues qui me lisent et mes proches seront aussi touchés que moi par votre histoire...

Voici une belle photo que ces deux jolies personnes m'ont transmise pour mon écrit. Je vous laisse la découvrir, elle évoque merveilleusement bien les émotions de cette touchante exposition : l'expression des yeux, d'un visage, étant souvent plus forts que les mots...




"A Ingrid et sa jolie famille"


Vous pouvez retrouver cette fabuleuse exposition en libre accès à l'Institut Bergonié jusqu'à la fin de ce mois et découvrir le travail d'Anaka sur sa page facebook "Anaka Anaka".



Charlotte, infirmière par amour

Article 5 : Témoignage d'une précieuse collègue


Voici le témoignage d'une collègue que je trouve tellement juste que je voulais le partager ici. 
Je me retrouve derrière chacun de ses mots, chacune de ses ponctuations. J'ai la chance de travailler régulièrement avec elle puisque nous sommes dans le même service de cancérologie et je suis très heureuse de partager des moments professionnels aussi forts avec une infirmière exceptionnelle. 
A toi, Delphine, merci pour ton témoignage qui met à l'honneur notre quotidien professionnel trop peu reconnu en effet. Mais l'important est que l'on puisse se soutenir, se compléter, avancer en équipe et surtout reconnaître, nous, la riche profondeur de notre métier afin de continuer à l'exercer avec envie. A bientôt cher binôme.





" Une longue semaine qui s'achève bientôt...60h au travail (65h officieusement?) 10h de route, 30h de "sommeil" ... Rien d'exceptionnel, nous sommes nombreux à le faire...
On se démène avant tout pour nos patients qui donneraient n'importe quoi afin de ne pas subir cette maladie... On leur apporte écoute et soins afin de palier au mieux à leurs maux qui sont souvent décuplés la nuit... On se démène afin de rassurer leur entourage, en tout cas leur apporter un soutien... On se démène pour l'équipe de jour qui prendra la relève, car oui l'équipe de nuit est bienveillante malgré son petit effectif ... On se démène contre notre métabolisme perturbé... 
C'est un métier difficile, un métier qui n'est pas reconnu, un métier dont les responsabilités sont totalement méconnues avec des conditions qui se dégradent... 
Mais c'est un métier d'une richesse humaine hors norme quand on lui donne du sens ... Je n'ai aucuns regrets sur mes choix, je fais ce métier avec beaucoup de conviction. 

Dans 4 jours je reviendrais donc avec le sourire pour entamer une nouvelle session de nuits avec des collègues exceptionnelles, endosser ma tenue d'infirmière, en réalisant que j'ai beaucoup de chance de faire ce métier...
Je vais avoir 4 jours de repos. Trop de chance ? Non, c'est au moins ce qu'il faut pour "récupérer". Retrouver un semblant de rythme et de vie "normale"... Pouvoir être présente pour ma famille, mon mari, mes enfants... Car ce n'est pas "drôle" d'avoir une femme, une maman, qui part le soir a 18h30... Une maman souvent fatiguée ... Ce sont eux ma force et ces 4 prochains jours comme tous les autres jours de ma vie, ils seront ma priorité…
Pendant ces 4 jours il faudra aussi choisir entre faire ma sauvage ou sortir de mon trou et dans ce cas affronter les gens qui te disent "oh tu as l'air fatiguée" pour la 100000 ème fois depuis 2 ans... Te justifier encore et encore ... Heureusement il y aura aussi ceux avec qui je partagerai un bon moment, une activité ou un café ...
En fait, quand on travaille la nuit on ne "dort" pas contrairement aux idées reçues... On essaye de se poser 1h ou 2h (grand max, si rare...) ce qui est juste "Normal et recommandé" sur une nuit de 12h...

En attendant vivement ce petit dej' dans quelques heures, en tête à tête avec mon mari... Un moment simple et privilégié de ma vie dont je ne me passerai pour rien au monde ..."


Article 4 : Souvenir du temps de mes études

A la fin de mes études d'infirmière (il y a quelques années jadis !), le diplôme d'état était délivré après une épreuve pratique (stage) et théorique (mémoire de fin d'étude). 
Malgré les difficultés qu'ont représenté cet exercice d'écriture, ce mémoire était passionnant à faire. Moi qui aime la dimension de l'écrit étant très réservée à l'oral, ce fût une belle expérience et un travail riche de réflexions.

J'avais terminé mon mémoire par une lettre que j'ai adressé à mon futur métier. Cela me permettait de clore plus de 3 ans d'études intenses et de commencer à me positionner en tant qu'infirmière. J'avais envie de m'adresser directement à lui, à ce métier qui m'attendait, afin de faire un "bilan"...D'autant plus qu'on m'avait dit durant mes études que je ne tiendrai pas dans ce métier voir même jusqu'au diplôme car j'étais trop idéaliste et que je prendrai des claques qui me décourageront. C'était mal me connaitre...! 

C'est en faisant du rangement récemment que je suis retombée sur ce mémoire : je l'avais intitulé "A fleur de peau". Mon sujet parlait de la dimension des émotions dans les soins infirmiers et ses limites telles que l'épuisement professionel.
 

Je partage ici ce souvenir, cette fameuse lettre ; Il est bon pour moi de relire tout l'optimisme et l'enthousiasme de la jeune diplômée de 24 ans que j'allais être à l'époque...car le plus dur étant de se rappeler sur la longueur que, malgré nos conditions de travail, il est important de garder cet élan positif pour travailler auprès des patients...





" 2.     Lettre à ma future profession 


Cher futur métier,


Il paraît que je suis idéaliste. Du moins, un peu trop pour pouvoir travailler avec toi "35 heures" par semaine. Et bien, je ne suis pas d’accord avec ça ! Au contraire, je pense que nous pourrions faire une bonne équipe toi et moi.
Je me revois m’engager dans cette formation, ce chemin houleux, qui est censé me faire parvenir jusqu’à toi, et dans peu de temps à présent, ça y est…je pourrai définitivement te rejoindre. Cela sera officiel, car l’état me délivrera un diplôme qui me permettra de vivre professionnellement avec toi.

Le temps passe bien vite. Je ne pensais pas que de me former à toi m’apprendrait tant de choses sur moi-même, sur les autres, sur la vie…Toutes ces émotions, toutes ces larmes, tous ces sourires, tous ces espoirs, toute cette souffrance, toutes ces rencontres… J’étais loin de savoir ce que cela signifiait « être infirmière ». C’est richement difficile et richement passionnant à faire, à être.
Pour pouvoir t’exercer pendant ces 3 ans de formation, j’ai du m’armer de courage pour m’adapter à toi, pour emprunter le chemin de la connaissance de moi-même et des autres, pour te pratiquer et pour comprendre les exigences qui te caractérisent. Je me rends compte que le temps m’aide beaucoup mais il n’est pas toujours mon allié car je le trouve trop pressé. Alors que le temps présent devrait retenir notre principale attention au quotidien.
Beaucoup d’étudiants, moi la première, se posent des questions sur toi tout au long de sa formation : au début tu attises vivement notre curiosité, puis tu nous fais peur par cette puissance qu’il nous semble devoir acquérir pour parvenir à toi. Ensuite, tu nous agaces profondément car il faut apprendre, apprendre, apprendre… pour que tu daignes nous accepter dans ton univers des soins. Et tu finis par nous attendrir car, en fait non, il ne faut pas être puissant pour faire les études que tu nous demandes afin de t’exercer un jour mais il faut être soi-même et un peu courageux car ta réalité est bien dure souvent. Et bientôt tu nous accepteras car on aura obtenu le diplôme qui nous permettra de rentrer dans ton univers des soins. J’ai hâte.

Je pense sincèrement que pour durer dans ce métier, il s’agit de tenir sur ce qui au début nous a motivé. Pour ma part c’est sans aucun doute le fait que j’aime les gens. Dans un métier aussi relationnel et vivant que celui de soignant, inutile donc de te dire que je me sens à ma place auprès de toi, même si tu me mènes la vie dure parfois ! Cette passion ne m’a jamais quitté. Jamais. C’est pour ça qu’elle a eu raison des nombreuses larmes que tu m’as fait verser. Ma conception des soins pourrait tenir en un mot : « apprivoiser ». J’aime beaucoup ce terme car il qualifie parfaitement et simplement le positionnement professionnel que j’ai adopté en tant qu’étudiante infirmière et sûrement, plus tard, en tant que soignante. En effet, il me semble que l’être-humain, dans le milieu professionnel dans lequel j’ai choisi de travailler, doit s’approcher avec discrétion et douceur. Je dirai même que le patient doit être approché « sur la pointe des pieds » pour tenter de tisser petit à petit un lien de confiance afin de permettre au soin d’exister. Et, sans oublier la dimension des connaissances, pour moi prendre soin relève avant tout du cœur.

Les patients que j’ai rencontré grâce à toi m’ont appris profondément ce qu’était la vie et la mort. Ces questions existentielles qui nous taraudent tellement. A mes yeux, le patient est acteur de sa vie et de son corps, qu’il soit à l’hôpital ou en dehors. La maladie n’enlève en rien ce positionnement chez le patient. Au contraire, en position de fragilité, il a d’autant plus sa place d’acteur car il se connaît et qu’il a ses propres ressources à mobiliser, des ressources qui sont une richesse, les siennes, car propres à chaque histoire de vie. Sans la prise en compte du patient comme étant un être humain acteur de sa santé et comme étant une personne qui a son propre cheminement, la dynamique de notre profession n’aurait aucun sens.

J’ai appris qu’être soignant c’est se mettre en position de se laisser toucher par la souffrance qui vient nous convoquer à une place à laquelle nous avons été peu formés et qui est de l’ordre de l’intime. La souffrance fait partie de la vie. Mais peut être que l’idée que chacun se fait de la souffrance est plus douloureuse que la cause de la souffrance elle-même : elle nous renvoie à nous-mêmes, à nos propres peurs d’enfants et aux traces qui en subsistent encore en nous. Ainsi une trop forte identification ou à l’opposé une indifférence voir un rejet rendra le soignant incapable d’établir une relation de soin adaptée. En tant que soignant il faut conserver un sens critique nous permettant d’interroger les situations de soins rencontrées, nous ne pouvons faire que des hypothèses car il n’y a pas une seule vérité et tout le positionnement soignant est là.
Je suis partie d’un défaut de « savoir faire » et j’arrive progressivement au « savoir être » comme racine de la relation quelle qu’elle soit.

A présent, je crois que le plus difficile reste à faire, c'est-à-dire mettre toutes ces réflexions en actes au quotidien sur le terrain, avec sensibilité et professionnalisme. Mais je me dis que quand on s’obstine à mettre un pied devant l’autre on arrive toujours quelque part…
J’espère que je deviendrai avec de l’attention, de l’élan et de l’expérience une infirmière avec qui « il fait bon travailler » et dont le plaisir serait contagieux. En plus, je peux te dire que je ne suis pas difficile, j’aime les relations dans tous ses éclats ! Et les patients ont besoin de sentir ce désir chez nous qui nous pousse à aller à leur rencontre…Je me dis que notre élan peut réveiller des envies qui sommeillent en eux. Alors ayons plaisir à travailler auprès d’eux, le soin commence d’exister par là à mes yeux.

Cher futur métier, maintenant il est temps pour moi de te dire : prépare-toi, j’arrive ! Et sache une chose, même « à fleur de peau », tu ne m’auras pas !


Charlotte

.:. A tous ces patients, passés, présents et futurs, qui ont fait, font et feront battre mon cœur de soignante .:. 


Article 3 : Au revoir monsieur M.

Un patient est décédé ce matin.

Une existence a atteint son terme pour toujours. Cela laisse en moi un sentiment étrange. Pourtant ces situations font partie de mon métier. Peut-on seulement "s’entraîner à côtoyer la mort" ? C'est une illusion car, même avec une blouse d'infirmière, je suis avant tout une personne qui a ses propres peurs et sa sensibilité. Je suis mortelle moi aussi et la mort des patients ne me le rappelle que trop bien. 

Je dois cependant conjuguer avec ces prises de conscience qui sont plus nombreuses dans mon quotidien que si j'avais choisi d'exercer un autre métier. 

Pour autant, à chaque rencontre avec la mort, je tente de la connaitre toujours un peu mieux ; Elle ne porte pas de manteau noir et n'a pas de masque effrayant comme on pourrait l'imaginer puisqu'elle ne représente à nos yeux qu'une image de peur et de tristesse.  

Ce matin, il me semble avoir entrevu une lueur différente dans la chambre de ce monsieur : et si la mort nous donnait seulement la main quand notre "contrat de vie" était terminé ? Pendant l'espace d'un instant, avant que la tristesse ne me regagne, j'ai essayé de considérer que la mort était aussi importante que la vie. C'est bien elle qui donne un caractère si précieux à notre existence et qui nous rappelle de ne pas oublier de vivre. Sans la mort, la vie n'aurait pas toute sa beauté. 
Dans ces moments là, ces moments de pertes, nous n'avons que l'amour comme point de repère. L'être-humain ne peut s'accrocher qu'à ça pour survivre lors du deuil. Parce-qu'au delà de la mort, le lien d'amour existe toujours...Ce lien indéfectible qui saura perdurer à travers l'absence physique car l'attachement n'aura jamais d'âge.


Dessin de Mickaël Fort


PS : merci à mon binôme aide soignant de cette nuit là pour son travail extraordinaire et à cette jeune infirmière qui a su gérer cette situation avec beaucoup de professionnalisme. Car sans un travail d'équipe, notre métier n'aurait aucun sens...


Charlotte, infirmière par amour