Ce
qui respire dans la fatalité
Dans l’accompagnement des patients en fin de vie, survient un moment où la brutalité de la maladie s'impose avec une fatalité accablante.
Ces patients sont là, entre la vie et la mort.
Dans ce couloir de l’hôpital, ils continuent de vivre mais dans une temporalité particulière : ils s’approchent de leur fin.
Alors, au contact de ce réel, je ne sais plus si ces ultimes instants constituent un cadeau, celui de pouvoir dire au revoir, de « mettre de l’ordre » dans sa vie, ou s’ils représentent un fardeau qui exige, une fois encore, un courage incommensurable pour habiter jusqu’au bout notre condition humaine…
C’est ainsi qu’hier, le patient en fin de vie, chambre 6, a laissé en moi une empreinte profonde. La maladie qui le condamne, progresse inexorablement, gagnant peu à peu du terrain sur tout son être et condamnant sa vie sans lui accorder le moindre répit.
Le moment de mourir est arrivé…
Cette situation donne à voir une réalité de la vie qui est déchirante, brute et qui ne laisse aucune place à l’illusion.
Au cours de la journée, la visite de la maman du patient m’a particulièrement bouleversée, continuant de raviver en moi des interrogations sur le sens de notre présence au monde. Cette femme, d’une grande fragilité, m’a rappelé, avec une simplicité désarmante, la précarité de la vie ainsi que notre vulnérabilité humaine.
Elle
vient à l’hôpital, chaque semaine, malgré sa propre santé
déclinante et se confronte à une réalité insoutenable : la
mort inéluctable de son fils.
Mais elle est là...inconditionnellement.
Mais elle est là...inconditionnellement.
Je me suis souvent demandée ce que cette mère emportait avec elle en quittant cette chambre…
Lorsqu’elle repart, seule, après avoir veillé son fils, que reste-t-il en elle ?
Des images, des silences, du vide, des fragments d’émotions impossible à nommer ?
Porte-t-elle déjà en elle l’empreinte d’une absence à venir, comme si la vie de son fils s’effaçait peu à peu avant même de disparaître ?
Est-ce le sentiment d’injustice de voir son enfant malade et mourir avant elle ?
Ou bien, au-delà de tout cela, demeure simplement cet amour, discret, évident, obstiné, qui continue de relier, malgré l’effacement, malgré l’épreuve, comme un fil invisible que rien ne peut rompre, même pas la brutalité de l'existence...
Parfois, j’aimerais leur demander, à ces patients, à leurs proches, comment ils parviennent à survivre à tant de douleur.
Mais je sens que les mots viendraient heurter leur pudeur, et peut-être même briser dans une extrême maladresse, ce qui, en eux, se fissurer déjà au fil des épreuves de la vie.
Et peut-être que certaines émotions ne se disent pas. Qu’elles se vivent dans l'invisible, n'appartenant à aucun langage.
Cette mère et son fils échangent peu. Le silence semble être leur manière d’être ensemble.
La présence demeure, discrète et fidèle.
Dans ces instants d’une intensité singulière, je ne sais pas toujours ce qui me traverse, ni ce qui se joue en profondeur. Chacun, dans son unicité, interprète le monde à la lumière de son histoire et de sa sensibilité. Peut-on, de ce fait, vraiment dire ce que signifie vivre ? Et même mourir ?
Il me semble que ces situations révèlent d’abord une part d’ombre, qui nous atteint de plein fouet, dans la violence effrontée des événements de la vie. Mais si l’on ose descendre plus profondément en soi, affleurent aussi des nuances plus douces, presque imperceptibles, comme des lueurs fragiles qu’il faut consentir à chercher de toutes ses forces au creux de l’obscurité.
Cette situation, avec ce patient, évoque une douleur immense. Pourtant, il me semble y discerner aussi une forme de courage singulière, plus silencieuse, presque invisible. Un courage qui ne se manifeste ni dans l’élan, ni dans la démonstration ni dans l’espérance, mais dans la simple capacité à demeurer, à continuer d’être là, au cœur même de la dureté du réel.
Il ne s’agit pas d’adoucir le tragique, ni de céder à une fatalité qui viendrait tout envahir. Ces deux dimensions ne s’opposent pas : elles coexistent, s’entrelacent. Peut-être alors que vivre consiste à accueillir en soi cette tension, l’ombre et la lumière, avec lucidité, compassion, et une présence humble, presque nue.
Cette maman et son fils sont des êtres d’exceptions, confrontés à une fatalité qu’ils ne peuvent transformer… mais ils résistent, ensemble, dans leur solitude silencieuse.
Et à travers leur lien face à l’inéluctable, ces deux âmes incarnent à mes yeux l’une des expressions les plus profondes du courage humain.

