Article 42 : Ce qui respire dans la fatalité

 

Ce qui respire dans la fatalité


Dans l’accompagnement des patients en fin de vie, survient un moment où la brutalité de la maladie s'impose avec une fatalité accablante.
Ces patients sont là, entre la vie et la mort.
Dans ce couloir de l’hôpital, ils continuent de vivre mais dans une temporalité particulière : ils s’approchent de leur fin.

Alors, au contact de ce réel, je ne sais plus si ces ultimes instants constituent un cadeau, celui de pouvoir dire au revoir, de « mettre de l’ordre » dans sa vie, ou s’ils représentent un fardeau qui exige, une fois encore, un courage incommensurable pour habiter jusqu’au bout notre condition humaine…

C’est ainsi qu’hier, le patient en fin de vie, chambre 6, a laissé en moi une empreinte profonde. La maladie qui le condamne, progresse inexorablement, gagnant peu à peu du terrain sur tout son être et condamnant sa vie sans lui accorder le moindre répit.
Le moment de mourir est arrivé…
Cette situation donne à voir une réalité de la vie qui est déchirante, brute et qui ne laisse aucune place à l’illusion.

Au cours de la journée, la visite de la maman du patient m’a particulièrement bouleversée, continuant de raviver en moi des interrogations sur le sens de notre présence au monde. Cette femme, d’une grande fragilité, m’a rappelé, avec une simplicité désarmante, la précarité de la vie ainsi que notre vulnérabilité humaine.
Elle vient à l’hôpital, chaque semaine, malgré sa propre santé déclinante et se confronte à une réalité insoutenable : la mort inéluctable de son fils.
Mais elle est là...inconditionnellement.

Je me suis souvent demandée ce que cette mère emportait avec elle en quittant cette chambre…
Lorsqu’elle repart, seule, après avoir veillé son fils, que reste-t-il en elle ?
Des images, des silences, du vide, des fragments d’émotions impossible à nommer ?
Porte-t-elle déjà en elle l’empreinte d’une absence à venir, comme si la vie de son fils s’effaçait peu à peu avant même de disparaître ?
Est-ce le sentiment d’injustice de voir son enfant malade et mourir avant elle ?
Ou bien, au-delà de tout cela, demeure simplement cet amour, discret, évident, obstiné, qui continue de relier, malgré l’effacement, malgré l’épreuve, comme un fil invisible que rien ne peut rompre, même pas la brutalité de l'existence...

Parfois, j’aimerais leur demander, à ces patients, à leurs proches, comment ils parviennent à survivre à tant de douleur.
Mais je sens que les mots viendraient heurter leur pudeur, et peut-être même briser dans une extrême maladresse, ce qui, en eux, se fissurer déjà au fil des épreuves de la vie.
Et peut-être que certaines émotions ne se disent pas. Qu’elles se vivent dans l'invisible, n'appartenant à aucun langage.
Cette mère et son fils échangent peu. Le silence semble être leur manière d’être ensemble.
La présence demeure, discrète et fidèle.

Dans ces instants d’une intensité singulière, je ne sais pas toujours ce qui me traverse, ni ce qui se joue en profondeur. Chacun, dans son unicité, interprète le monde à la lumière de son histoire et de sa sensibilité. Peut-on, de ce fait, vraiment dire ce que signifie vivre ? Et même mourir ?

Il me semble que ces situations révèlent d’abord une part d’ombre, qui nous atteint de plein fouet, dans la violence effrontée des événements de la vie. Mais si l’on ose descendre plus profondément en soi, affleurent aussi des nuances plus douces, presque imperceptibles, comme des lueurs fragiles qu’il faut consentir à chercher de toutes ses forces au creux de l’obscurité.

Cette situation, avec ce patient, évoque une douleur immense. Pourtant, il me semble y discerner aussi une forme de courage singulière, plus silencieuse, presque invisible. Un courage qui ne se manifeste ni dans l’élan, ni dans la démonstration ni dans l’espérance, mais dans la simple capacité à demeurer, à continuer d’être là, au cœur même de la dureté du réel.

Il ne s’agit pas d’adoucir le tragique, ni de céder à une fatalité qui viendrait tout envahir. Ces deux dimensions ne s’opposent pas : elles coexistent, s’entrelacent. Peut-être alors que vivre consiste à accueillir en soi cette tension, l’ombre et la lumière, avec lucidité, compassion, et une présence humble, presque nue.

Cette maman et son fils sont des êtres d’exceptions, confrontés à une fatalité qu’ils ne peuvent transformer… mais ils résistent, ensemble, dans leur solitude silencieuse.
Et à travers leur lien face à l’inéluctable, ces deux âmes incarnent à mes yeux l’une des expressions les plus profondes du courage humain.


Charlotte, avril 2026







Article 41 : Les soins palliatifs

 ✨ Les soins palliatifs… 
Un mot qui fait peur, qui interroge, qui dérange : « C’est pas gai votre service… » « Comment faites vous pour y travailler ? » « Il faut être fort… » 

 ✨ En réalité, il faut surtout rester soignant. Où que l’on exerce. 
La vraie force, c’est celle qui se tient au cœur même de la fragilité et des difficultés. 
C'est celle qui persiste. Malgré l’épuisement du système, malgré les désillusions. 
Celle qui, chaque jour, enfilant sa blouse, choisit encore d’y mettre du cœur. 

 ✨ Et dans ce service, contre toute attente, il n’y a pas que de la tristesse. Il y a de la joie. Il y a la vie dans tous ses éclats, la vie sous sa forme la plus mystérieuse. 
Et il y a de la douceur : celle que l’on découvre au contact de la vulnérabilité pour prendre soin du corps qui devient dépendant, douloureux, meurtri par l’épreuve de la maladie. 

 ✨ En soin palliatif, l’essentiel reprend sa juste place : les liens, les regards, les gestes simples. 
Et cette conscience bouleversante que la vie est précieuse…jusqu’à son dernier souffle. 

 ✨ On apprend à travers les rencontres avec les patients qu’il n’y a pas d’âge pour mourir…
Mais qu’il y a toujours un moment pour vivre. Et que c’est dans l’acceptation de ne rien contrôler et de ne pas toujours trouver du sens à la souffrance que l’on devient vraiment accompagnant : non pas pour lutter, mais pour accueillir et pour offrir un espace à la vie qui s’apprête à faire ses derniers pas. Offrir de la paix, du réconfort dans cet incompréhensible que peut être notre existence. 
Vivre des échanges authentiques, profonds même quand plus rien n’a de sens. 
Partager de l’humanité. 
Au pluriel. 

 ✨ Les soins palliatifs ne parlent pas seulement de la mort. 
Ils parlent surtout d’Êtres vivants.
De cheminement. 
De présence. 
D’âmes. 
D’êtres qui sont… jusqu’au dernier instant. 

 ✨ Et surtout, ils parlent d’amour… 
Cet amour qui circule entre les corps. Entre les cœurs. 
Cet amour qui ne meurt jamais, même quand le corps s’éteint. 
Parce qu’il laisse une trace. Parce qu’il continue. D’une autre manière. 
Éternellement… 


 À tous les patients du monde.
 A tous les soignants qui prennent soin de la vie. 
 À notre belle unité des soins palliatifs du CH de Périgueux.


Charlotte, année 2025







Article 40 : L''enfant, ce divin d'amour

Je me suis réveillée tôt ce matin. La pénombre de la nuit s'évanouit doucement tandis que l'éclat du jour commence à naître.
Le temps semble alors ralentir pour permettre à l'aube de déployer toute sa délicatesse et projeter sur le ciel une douceur infinie.
Sa contemplation m'apaise immédiatement et m'invite à vivre en me laissant porter par le moment présent.

C'est ainsi qu'au contact de la nature je peux mettre doucement à distance une semaine de travail très intense.
Des situations professionnelles qui sont venues, une fois encore, interroger la complexité des rapports humains.
Sûrement parce-que nous naissons à la vie de la relation d'adulte puis au travers le corps d'une femme et qu’à la naissance nous ne pouvons survivre sans les premiers soins d'un autre être-humain…
Notre destin semble être lié à celui des autres depuis les prémices de notre conception.
Ainsi tout au long de notre vie, les relations viendront happer notre cœur dans une diversité d'émotions et de sentiments mouvants et éclectiques, qui nous confronteront à des souffrances profondes ou encore nous élèverons dans une version plus grande et plus noble de nous-mêmes…

En observant et écoutant tout au long de ma semaine de travail différentes relations humaines, il m'est venu la pensée que nous aimons, semblerait-il, bien souvent par convention, avec peu d'authenticité, mais sans pour autant l'avoir vraiment conscientisé et pensant même être une personne aimante et présente pour l'autre.
C'est comme si nous ne savions plus êtres des personnes profondes et connectées avec tout ce qui est vivant autour de nous créant ainsi des liens obsolètes et peu nourrissants car superficiels.
Nos représentations et nos apprentissages depuis notre naissance viennent également dans notre présent conditionner nos nouvelles relations et notre regard sur la vie si nous n'avons pas appris à interroger notre nature et nos choix d'existence tout au long du chemin.
Nous sommes alors des adultes prisonniers de nos certitudes croyant fermement avoir acquis une expérience certaine sur soi, sur l'autre et la façon de construire une relation.
Puis dans toutes nos actions, nous affirmons ensuite agir au nom de l'amour mais en fait notre ego, que nous apprivoisons que trop peu, nous manipule en permanence, nous donnant l'illusion d'aimer avec des valeurs nobles. C'est ainsi que nous nous berçons d'illusions, que nous nous mentons à nous-mêmes puis aux autres…
Nous n'osons pas toujours reconnaître ni avoué que l'amour s'est noyé dans un quotidien superficiel dépourvu de partage et ponctué d'habitudes que peut engendrer la vie de tous les jours…Nous vivons alors dans le déni qui nous donne la fausse impression d'une sécurité jusqu'à ce qu'une épreuve douloureuse vienne interroger la profondeur de nos relations que nous n'avons pas eu le courage d'analyser avant, continuant ainsi au fil des années à nous adapter au confort de ce que nous connaissons plutôt que de prendre la vie à bras le corps et faire face au changement inéluctable que nous impose la vie pour grandir...

L'amour authentique est un élan rare dans la vie des adultes que peu arrivent à s'offrir dans une maturité émotionnelle que deux êtres pourraient construire dans une promesse d'apprendre à s'aimer à travers notre lumière comme notre obscurité sans nous lâcher la main…ou se dire adieu courageusement dans cette bienveillance du coeur car aimer c'est aussi quitter quand une histoire humaine, quelle qu'elle soit, touche à sa fin.

Puis en parallèle de ces couples ou encore de ces familles qui s'abandonnent dans des silences de souffrances n'arrivant pas à se parler sans détour, j'ai rencontré deux petites filles qui sont en train de dire adieu à leur papa…
C'est alors que la seconde pensée qui m'est venue, après avoir observé l'amour des adultes par convention et non dits, est que les enfants sont plus doués pour aimer...tellement plus vrais, véritables lumières de notre monde…

Les enfants ont cette capacité d'amour inconditionnelle que l'adulte oublie en apprenant à devenir un être social au détriment de sa nature authentique. Contrairement à l'enfant qui sait exister en étant ancré et aligné avec lui-même, naturellement vivant et aimant.
Pourtant les enfants sont au premier abord moins expérimenter, débutant fraîchement une existence sur terre. C'est la représentation des adultes en tout cas, ce qu'on entend dans les discours quotidiens, lorsque l'adulte tente d'accompagner l'enfant à grandir car “il a tout à apprendre”.
Or, nos enfants sont des exemples d'amour et pas que…et l'adulte est tout simplement le prolongement de cet enfant qu'il a jadis été. Ainsi toute la vie nous serons tous, petits et grands, des Êtres en perpétuel apprentissage.
Si on peut accompagner l'enfant à grandir, lui-même peut accompagner l'adulte dans cette reconnaissance de ce qu'il est de plus authentique et de plus aimant…en lui rappelant l'enfant qu'il a été auparavant dans cette spontanéité et curiosité de la vie.
Les enfants nous aident à nous souvenir de l'essentiel et à mettre de côté tout ce superflu aliénant et oppressant de la vie matérielle que nous subissons dans notre société pour survivre dans un monde difficile.
Les enfants nous apprennent, si nous savons les regarder avec humilité et attention, à nous recentrer pour vivre plus connecté avec le présent.

C'est ainsi que ces deux petites filles remplies d'amour m’ont rappelé que le savoir n'est pas toujours une promesse de qualité pour construire du lien et aimer…
L'enfant est spontané et sa boussole c'est son cœur. Cela fait de lui un maître dans cette capacité d'aimer.
L'adulte pense que par son expérience il possède la capacité à construire des relations or il blesse et détruit souvent toute possibilité de vivre un lien profond accusant le monde et les autres de tous ses maux et ses échecs.
L'adulte pense avant d'aimer ce qui corrompt souvent son cœur.
L'enfant aime avant de penser, ce qui le rend vulnérable mais plus courageux et vrai dans cet élan du coeur et cette capacité à aimer.
L'adulte lutte souvent contre sa vulnérabilité, effrayé par ses sentiments, se laissant envahir parfois de colère et de ressentiment.
Alors que l'enfant sait instinctivement que cette fragilité est un chemin unique à arpenter pour accéder à l'amour inconditionnel. Il se laisse ainsi porter par le flux intense de ses émotions et de ses sentiments, assumant ce qu'il est et ressent, pardonnant les erreurs et les maladresses des grands, ce qui le rend terriblement humble, vivant, aimant et solaire.
Ce talent pour la vie confère à l'enfant une force d'amour inégalable sur cette terre.

Aimer n'est pas une politesse ou un acquis, c'est l'engagement profond d'oser découvrir les imperfections de l'autre petit à petit, c'est écouter ses ténèbres, c'est comprendre ses colères...Et alors à ce moment là seulement, on peut l’aimer tout entier…
Ou bien, on le rejettera tout entier...
C'est à cette frontière du lien, après la rencontre, après l'admiration, que si subsiste cette force réciproque de s'aimer, alors c'est seulement à partir de là que l'on pourra commencer à parler d'amour véritable...

Comme l'illustre ce proverbe :
« L’amour commence là où l’enthousiasme s’achève. "

Zaki Benameur

C'est ainsi qu’hier, deux enfants courageux sont venus dans les larmes dirent adieu à un être aimé avec toute l'authenticité de leur cœur et leur amour inconditionnel dans une présence si vraie de leur bouleversante nature…




💌 Charlotte, Janvier 2025 💌

.:. A ces 2 merveilleuses princesses de 3 et 9 ans et leur courageuse maman, 
je vous envoie le plus immense et contenant des câlins du monde .:.





Article 39 : Vulnerabilis

✏️ Article 3️⃣9️⃣ : Vulnerabilis ✏️


Au cours de mes années de travail aux soins palliatifs, je me rends compte que les familles de nos patients ont souvent la même question qui les tourmentent au seuil de la mort de l’être aimé.
Cette question surgit durant ce moment délicat de la fin de vie qui va imposer toute sa douleur de la séparation. L’entourage est face à ce proche qui est profondément endormi et avec lequel la communication verbale n’est plus possible désormais. La vie s’affaiblit inéluctablement. Et les familles sont impuissantes.
Dans un ultime élan d’amour qui tente de retenir du bout de leur vie ce proche qui s’en va, leur vulnérabilité s’exprime et c’est alors que les familles me demandent :
« Croyez vous qu’il m’entende si je lui parle ? ».
Cette question m’a toujours tellement troublé. Pas dans le mauvais sens du terme, mais plutôt par la délicatesse profonde qu’elle renferme.
Les familles sont dans une pudeur extrême durant ces moments où le patient qui se meurt semble absent car nous sommes peu habitués à communiquer autrement que par le langage oral. Comment partager la vie et l’amour dans le silence ? L’un semble l’antithèse de l’autre et pourtant, il n’en est rien : le silence peut être intensément présence.
La fin de vie représente un moment suspendu, si intense en émotions, qu’il nous invite à nous recentrer en notre coeur et à nous connecter simplement au moment présent qui est l’unique maître du temps et de cette vie qui passe. Seul le présent existe réellement et il semblerait que les épreuves de la vie nous imposent de nous en souvenir expressément : nous n’avons plus d’autres choix que de vivre l’instant et d’essayer d’en retenir toute la puissance pour graver en nous ce qu’il reste de la vie de ceux qu’on aime.
Pouvoir dire adieu est une opportunité que tous les Êtres de ce monde ne vivront pas....
Bien sûr, cela n’épargne pas la douleur mais au-delà de ce tumulte d’émotions qu’il est normal de rencontrer lors de nos moments de souffrance, je me rends compte à quel point nous sommes démunis face à cette profondeur existentielle que recèle la mort. Elle donne pourtant du sens à nos vies humaines si nous avons le courage de la reconnaître. Mais nous sommes si désarmés face à elle, comme déshérités de notre connexion d’amour naturelle qui a été formatée par la vie superficielle que l’on mène au quotidien ne laissant place qu’à la peur du vide et de ce qu'on ne maîtrise pas. Nous ne savons pas comment réagir face à la réalité de la mort, nous sommes comme paralysés car elle est pour nous synonyme du néant....Mais sans elle, le cycle de la vie n’existerait pas : nos enfants, nos petits enfants et nos semblables ne pourraient rejoindre notre monde et venir l’embellir de leur singularité.
Sans l’ombre de la mort, la lumière de la vie ne peut venir transpercer les nuages.
Sans le passage de la mort, celui de la vie ne peut se frayer un chemin.
Sans la mort, la vie n’existe pas.
La mort nous renvoie à notre vulnérabilité la plus extrême. A travers elle, nous quittons notre carapace et retirons toutes ces couches qui nous aident à surmonter le monde extérieur et à limiter les coups de la vie. Nous laissons alors tomber nos masques sociaux, ceux qui nous permettent de nous positionner dans une société malade de toute humanité. C’est alors que nous redevenons juste soi, un être fort et fragile à la fois, un humain plus humble face au mystère de la vie et de la mort. Nous sommes enfin dépouillés de toutes nos futilités terrestres, nous pouvons déposer les armes, laisser couler nos larmes et oser aimer un peu plus fort.
Quand on observe, on écoute, on s'assoit auprès de nos patients, il est poignant de constater combien nous sommes tous psychiquement, spirituellement et physiquement des êtres toujours en danger de pensées envahissantes, de traumas non résolus, d'émotions écrasantes, de savoirs inutiles, d'images violentes, de bruits assourdissants...
Puis un jour survient, comme par miracle, dans le peu de la vie, dans sa fragilité la plus déroutante, dans sa douceur la plus enveloppante, l'immensité de ce que peut être notre existence et qui resurgit soudainement, pour nous faire vivre des instants de connexions et d'authenticités avec soi et avec nos semblables qui sont bouleversants…
Alors oui, chère famille, osez croire que dans cette infime, ceux que vous aimez entendent : parlez leur sans détour, touchez les de votre tendresse, respirez leur présence, embrassez les de votre douceur, dites leur votre amour...
Le lien que vous avez su tissé avec eux au fil de vos existences transportera tous ces ultimes partages de coeur jusqu'à leur esprit qui demeure vivant. Laissez les doutes et les peurs pour la vie matérialiste qui nous vole toute notre énergie et faisons place, durant au moins ces instants, à la possibilité de croire en l'éternité des sentiments...
La séparation n'existe que dans notre mental d'être humain. Notre âme, elle, voyagera à jamais à travers le temps et l'espace...
Alors n'ayez crainte chère famille, faites vous confiance, et chérissez de tout votre cœur chacun de ceux que vous aimez, jusqu'au bout, jusqu'au dernier souffle de celle ou celui que vous veillez...
Nos patients, ces êtres que vous aimez tant,
me prouvent que même s'ils ont été abimés,
qu'il est possible de quitter ce monde
dans un amour inconditionnel de ce qu’a été la vie, la leur,
et de tout ce qu’ils ont aimé dans ce monde…



Charlotte, Novembre 2024
« A ces regards humains que je croise,
je vous dois l’ouverture de mon coeur qui parfois se referme...
mais que votre humanité vient réenchanté...Merci."





(Dessin de C.Moulis)

Article 38 : Au delà de la vie et de la mort

=> Il n’y a pas d’âge pour mourir

Dans le silence profond du monde, les souffles entremêlés de la vie et de la mort orchestrent le destin scellé de tous les Êtres sur terre.

=> L’impermanence, telle un bourreau d’existence

Dans cette réalité fragile rien ne dure :
- Tout ce qui est composé, se décompose,
- Tout ce qui a été construit, s’effondre,
- Tout ce qui s’est uni se sépare…
Et on se demande si quelque chose peut survivre face à ce sort cruel.

=> Voilà ce que les patients en soins palliatifs et leur famille vivent de plein fouet…

Ils sont là, au seuil.
Ils ne peuvent plus vivre dans l’illusion de demain.
Ils habitent désormais ce territoire nu, dépouillé, où chaque respiration est un privilège sacré, chaque regard un adieu possible.

Dans cet espace hors du temps, ils nous confrontent face à une vérité que notre monde fuit sans cesse : tout ce qui commence est destiné à finir, tout ce qui s’élève s’incline un jour. Notre vie ne tient qu’à une respiration.

Les Êtres qui meurent nous convoquent 
à cette place délicate et vulnérable qui fait résonner cette vérité mortelle de notre vie : l’éphémère.

Leur corps fatigué, réceptacle des ravages de la maladie, exprime une temporalité où la joie semble se dérober sous leur pied et tentent de retenir du bout de leur vie la moindre lueur d’espoir...Mais rien ne peut apaiser cette peur douloureuse dans leurs yeux qui restent effrayés par l’inéluctable de devoir dire adieu à la vie et à tous ce qu’ils aiment. Dans cette présence tremblante tout résonne plus fort : la peur, l’amour, l’attachement...et la fin.

Néanmoins, dans ce désespoir de la séparation, apparaissent des instants d’amours intouchables, que même la douleur de mourir ne parvient pas à empêcher : ces moments de partages remplis de tendresse et d’humanité deviennent alors intemporels. Ils illuminent de leur douceur et de leur force cette course effrénée de la vie et de la mort pour les contenir et leur redonner un souffle plus supportable. En somme, ils viennent retenir la vie.

=> L’amour donne du sens à ce temps qui nous échappe.

Osons le partager et le nourrir de notre vivant. Car si l’amour n’a pas le pouvoir de ralentir la course du temps, il peut l’envelopper de sa grâce et d’une certaine éternité : l’amour est le seul d’entre nous qui ne meurt jamais.
L’amour partagé continuera de vivre dans le coeur de ceux qui restent. Et peut-être même que l’amour sera aussi préservé et emporté dans l’énergie de celui qui rejoint le ciel…

Au delà de la vie et de la mort, l’amour demeure vivant...


Charlotte, septembre 2024
A la mémoire de Bérengère,
petit bout de femme courageuse
et merveilleuse maman...




(Photo Charlotte Vergori)


Article 37 : La construction d'un amour mature

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Aimer une personne représente une aventure délicate et parsemée d'embûches. Ne pas en prendre conscience dès le début, ou espérer que la relation ne soit qu'enchantement, c’est empoisonné le lien naissant ne lui laissant aucune chance de survie…
⭐️
Pour autant, faire le choix de fuir cet « autre » ne nous rendra pas l’existence plus douce. La fuite n'est pas une promesse de bonheur, au contraire, elle nous condamne à une prison mentale, la notre, dans laquelle nous serons dans une lutte acharnée et destructrice à défaut d’être vivant dans toute notre immensité.
⭐️
Toute rencontre avec l’autre est une rencontre avec soi, ainsi, quand nous la fuyons c’est nos blessures que nous fuyons et donc nous-mêmes...Nous pensons éviter la pénibilité et l’inconfort de la confrontation mais c’est un leurre : nous ne faisons qu’engendrer notre décadence et notre perte si nous persistons à refuser de prendre conscience de toute notre complexité.
⭐️
C’est seulement grâce et à travers la relation quelle qu’elle soit, que nous pouvons commencer à pénétrer dans la tombe de nos démons intérieurs. Il y fait sombre, mais dans cette poussière agonisent des vertus et des forces inconnues qui ne demandent qu’à ressusciter pour se faire connaître et retrouver la lumière.
⭐️
Aussi cet « autre » court-il le risque de devenir l'écran de projection de tout nos maux les plus obscurs...et la réciproque est vraie. Ainsi l’engagement au départ se doit d’être authentique et majestueux pour que la force de la réciprocité puisse transcender les épreuves de nos égos et de nos blessures ensevelies tout en nous laissant porter et envelopper par la force de l’attachement.
⭐️
Cependant, le drame de nos sociétés actuelles est bien là : fuir à la moindre difficulté, au moindre conflit, et tourner le dos à la relation au moment même où le plus beau de l’aventure pourrait commencer...La peur est une ennemie féroce, la lâcheté est sa partenaire et ensemble elles se font hiver dans notre coeur. Ce froid nous brise et paralyse tout élan de courage...c'est ainsi que tant de relations meurent tragiquement de ne pas avoir été tentées...
⭐️
L’expérience du lien est cet amour bienveillant et fort qui va faire une brèche en nous et nous arracher à notre confortable identité nous empêchant de nous enfoncer dans cet enfermement qui nous guette : c’est ainsi que nous pouvons accéder à la métamorphose tout comme accompagner l'autre dans la meilleure version de lui-même. Ensemble, nous pouvons nous donner la vie chaque jour en nous aimant d’un amour mature.
⭐️
Mais que signifie s’aimer d’un amour mature ? Toute période de difficulté dans une relation, de mal-être et de souffrance ne sont que des chemins à emprunter pour résoudre les énigmes de notre âme afin d'accéder à quelque chose de plus juste, de plus aligné, davantage en résonance avec notre nature profonde et authentique pour être enfin la personne que nous avons toujours voulu devenir sans filtre et sans détour.
⭐️
Les moments de doute et d’inconfort émotionnel dans une relation permettent de se révéler à soi, d'être plus empathique, moins jugeant, et de développer ce qui est la plus belle chose que l'humanité puisse porter : l'intelligence du coeur.
C'est dans ce défit de la relation singulière que peut naître, alors, un amour profond, vibrant, soutenant et inconditionnel.
⭐️
La rencontre est un miracle, une beauté de la vie, venue à la fois nous percuter et nous émouvoir pour nous apprendre à nous aimer.

🌺 Charlotte, été 2024


🙏 A ces patients qui ont été abandonnés lors de l'annonce de la maladie grave et qui, pour certains, sont morts seuls...
C'est une tristesse déchirante que vous avez porté avec beaucoup de courage jusqu'au bout, faute de n'avoir pu rencontrer votre famille de coeur sur terre...
Vous avez eu cette ténacité d'affronter la vie et cela vous rendra à jamais les Êtres les plus beaux et les plus résilients de ce monde...
J'espère profondément que vous avez trouvé la paix en quittant la vie...



Photo Charlotte Vergori

Article 36 : La relation soignant / soigné

Lorsque j'ai repris ma vie professionnelle après une pause pour prendre soin de ma famille, c’était au cours de l'été 2020 dans un SSR. J'ai dans le même temps repris l'écriture ( à défaut du sport 😅 ) car les mots sont pour moi un espace sécurisant tel un cocon emplit de tellement de liberté pour exprimer la profondeur qui nous constitue en tant qu’humain.
C’est ainsi que je vais les utiliser à nouveau pour parler de Mme P.
Je me souviens d’avoir accompagné avec mes collègues dans ce SSR cette patiente souffrant d'un cancer du poumon métastasique ce qui m'a rappelé le tout premier service dans lequel j'avais exercé à l’époque: la cancérologie. Cette maladie brise instantanément le cours d’une vie humaine au moment même où le mot « cancer » est prononcé. Un mot qui s’impose de toute sa violence pour définir le corps de l’Être qui doit subir en lui sa présence inopportune.
Je suis tellement admirative de leur combat au nom de la vie qui débute alors. Certes, ils n’ont pas le choix vous me direz mais c’est justement quand on est brisé que deux possibilités se présentent à nous : celle d’abdiquer sous le poids de la douleur ou celle de se choisir encore plus fort envers et contre tout.
Au cours des épreuves qui se dressent sur notre chemin, la vie nous demande alors de nous positionner encore plus ardemment. Pour se faire, il va falloir puiser en nous toutes les forces que nous possédons : certaines nous les connaissons, découvertes dans des épreuves passées et que nous pouvons remobiliser à nouveau mais d’autres sont à explorer. Car c’est justement dans ces ténèbres d’existence que nous pouvons rencontrer la lumière de la résilience. Sans la noirceur de la vie, jamais nous ne pourrions découvrir et développer cette incroyable ressource de notre humanité. Nous la possédons tous tel un trésor caché et enfoui sous nos décombres intérieures et prête à dégainer sa hargne et sa puissance en l’honneur de cette vie éphémère dont nous voulons savourer encore quelques instants...La résilience c’est cette guerrière de la vie qui sommeille en chacun de nous et qui se révèle quand notre vie est menacée : elle est là pour nous venir en aide et nous aider à porter notre vie fragile afin de lui redonner toute sa légitimité malgré les fissures qui peuvent advenir.
Et je voudrai dédier ce texte à Mme P. cette combattante de la vie qui a connu tellement de drames à travers la perte de son mari et de son fils et qui se retrouve seule aujourd’hui à faire face à la maladie. Mais Mme P. est debout devant moi. Elle est en vie et le revendique avec beaucoup de courage. Cela ne minimise pas ces jours où Mme P. s’est retrouvée les deux genoux à terre dans une indicible douleur...Mais aujourd’hui elle est là, plus vivante que jamais et me regarde droit dans les yeux avec une profondeur désarmante et une posture bien ancrée dans l’existence.
Cet accompagnement soignant / soigné si intense et particulier à la fois m'avait marqué…Je suis tellement reconnaissante d'apprendre et de me construire en tant que soignante mais surtout en tant que personne à travers des rencontres aussi enrichissantes et emplies d'humilité. Malgré le chamboulement intérieur que l’accompagnement des patients peut provoquer en nous, il est une chance pour mettre toujours plus de sens à la vie : chacun est libre de choisir d’accueillir avec distance les émotions inhérentes à la relation au patient ou bien de les vivre comme une aventure humaine à la découverte de qui nous sommes.
Dans tous les cas, il est important de reconnaître que les émotions font parties de la dynamique du métier de soignant. Et plutôt que de les fuir ou de les ignorer, peut-être pourrions nous simplement les écouter car elles crient parfois intensément faute de se faire entendre se fracassant sur notre blouse blanche telle une armure que nous porterions face à l’inconfort de sentir notre coeur vaciller au contact d’une autre vie humaine.
Pourtant, même si le « savoir faire » est une compétence importante mais qui s’apprend dans les livres et dans la pratique encadrée de protocoles et de prescriptions médicales, « le savoir être » est un tout autre apprentissage. C’est ce petit bout de nous qui nous rend terriblement humain et singulier en tant que soignant, il ne peut s’apprendre que si nous acceptons de nous ouvrir à une dimension que nous ne pouvons pas apprendre dans un protocole de soin mais en invitant la partie la plus authentique de nous-même. C’est avec cet aspect plus vulnérable de nous que nous pourrons aller nous asseoir auprès de nos patients pour construire une relation soignant / soigné riche car dans une conscience de la vie partagée des êtres fragiles que nous sommes tous.
Être soignant est une vraie promesse, un serment qu’il faut honorer : mais pour s'engager dans la relation de soin et dans ce rapport complexe soignant/soigné il faut pouvoir élaborer une réflexion personnelle en tant qu’humain sur ses rapports avec autrui car notre contact aux autres est marqué par notre histoire de vie. Nous en sommes tous là que nous soyons soignants ou soignés.
Et en s'engageant auprès des patients, nous devons pouvoir accepter d'être touché émotionnellement par l'autre. C’est ainsi que nous évoluons dans la connaissance de soi car nous ne finissons jamais d’en équilibrer, adoucir et réparer certains aspects. De cette façon, nous oeuvrons en faveur d’un monde plus humain pour aujourd’hui et pour demain…C’est la responsabilité de chacun.
Je me sens tellement honorée d’avoir rencontré cette patiente qui m’a offert des instants gravés dans ma mémoire à travers son accompagnement des soins ponctués de tant d’émotions. C’est dans cet espace délicat qu’elle m’a partagé sa vie singulière et si j'ai pu lui apporter de l'écoute, elle m'a en retour invité à me questionner sur l'essentiel de la vie que nous perdons de vue dans notre quotidien effrené et sur l'importance de vivre chaque jour comme si c'était le dernier car l'éphémère concerne la vie de chacun d'entre nous…
Cette confiance mutuelle et réciproque que nous nous sommes offertes fût une joie pleine de pureté et de vérité : comme un sentiment de paix profonde d’être en vie et que nous avons partagé malgré les difficultés de l’existence. Car rien ne peut remplacer la présence humaine, c’est le trésor le plus vrai que nous possédons et qu’il faut partager sans modération tant que la vie est là...


Mme P.
C’est avec tant de gratitude que je vous dis merci…
Accompagné de l’éternité des sentiments 💙



Charlotte, 1er mai 2024

" Etre infirmière c'est aimer,
soulager l'autre de ses croyances,
du tracas d'exister,
lui permettre de s'évader de ses peurs
en étant là, avec lui."
Alexandre Jardin💙




(Photo C.Vergori)