Article 11 : E.X.P.E.R.I.E.N.C.E.S

Aujourd’hui, si tu me le permets, je suis venue te rencontrer.

Excuse-moi d'arriver si tard. C'est vrai qu'il m'a fallu du temps pour venir faire ta connaissance. Mais j'ai tardé à comprendre qui j'étais. Et avant de pouvoir me connecter à toi, il fallait que je me reconnaisse : non pas à travers les yeux des autres mais les miens.
Pour cela, j'ai emprunté des routes à chaque fois différentes pensant que je n'étais jamais au bon endroit. J'ai lutté...espérant encore et encore atteindre LE chemin qui me mènerait jusqu'à moi.
Mais j'étais dans une illusion : le seul chemin à emprunter est celui de la conscience du cœur. Et il n'y a pas à chercher. Il n'est pas non plus introuvable. Il est là, déjà en nous. L'énergie de vie qui nous anime nous y conduit en permanence, tel un centre de gravité vers lequel nous sommes attirés et aimantés sans cesse :

- plus on résiste, et plus on dévie de cette trajectoire naturelle,
- plus on lâche prise, et plus on se recentre instinctivement sur ce chemin qui nous appelle depuis notre venue au monde.

Et aujourd'hui je crois que ça y est, j'ai compris. Et tu n'es plus seule. Je viens t'ouvrir mon cœur. Mais dans l'obscurité, je continue à te chercher. Je n'aperçois que ton regard inquiet dans la pénombre de ton Être. Tu es loin de moi. Pourtant nous sommes face à face. Mais il manque une grande partie de toi. La partie la plus importante : elle est recroquevillée dans la cachette que tu lui as durement construite tout au long de ta vie d'adulte. En quittant l'enfance, tu as perdu un trésor...Il s'agit de ta vulnérabilité :

- en l'ignorant, ton enfant intérieur sombre dans l'oubli,
- en l'évitant, ton cœur s'épuise un peu plus à chaque battement,
- en la cachant, tu prives le monde de ton existence singulière.

J'entends tes pensées. Elles se bousculent dans ta tête. Tu as peur. Ce n'est pas grave, ne t'inquiètes pas. Je te comprends tellement...Je connais bien ce chemin, moi aussi, pour y être restée coincer très longtemps.
Tu crois que tu es en danger en laissant la partie la plus douce et la plus vulnérable de toi s'exprimer aux yeux de tous. Tu crois que la dureté du monde pourra, de cette façon, détruire ton cœur en mille morceaux.
Il n'en est rien. Ne retiens pas la vie.

Aujourd'hui, je vais venir avec toi. Nous pénétrerons dans ta partie sombre, ensemble, afin d'y trouver ta lumière. Et tu sais pourquoi ? Elles sont inséparables l'une et l'autre ! Pour tout te dire, j'ai appris qu'elles ne faisaient qu'une. Et tu as besoin de ces deux éternelles pour te découvrir :

- en nommant tes émotions, tu mets du sens à tes limites et tu grandis,
- en reconnaissant ta partie sombre, tu prends conscience que ta lumière existe,
- en acceptant ces deux aspects qui te composent, tu peux rejoindre qui tu ES véritablement.

La vie va t'amener de nombreuses expériences qui vont susciter en toi des émotions inconfortables : à ce moment-là, elle te demande d'aller explorer ton cœur pour y construire des clefs de compréhension. Je ne te cache pas que le chemin est long pour décomposer un à un les masques que tu as adopté pour survivre. Mais rien ne presse. Et ça en vaut la peine. C'est au prix de cette patience que, progressivement tu pourras dépasser tes blessures intérieures qui alimentent cette obscurité en toi. Ton ombre n'est pas une ennemie. Et en allant découvrir cette partie de toi, tu iras également à la rencontre de ta partie lumineuse.
Mais attention : n'idéalise pas la lumière de ton Être car elle t'enfermerait dans une fausse croyance de toi-même qui te laisserait au bord de ta vie sans pouvoir jamais y entrer entièrement. Car, je le répète : tu es fait d'ombre et de lumière. Il s'agit de toi, tout entier. C'est ton âme singulière qui ne cherche qu'à déployer son plein potentiel.

Pour appréhender ce chemin qui n'est rien d'autre que ta véritable destinée, il faudra lâcher la peur car, avec elle, tu maintiendras l'ombre et la lumière dans une dualité. En les divisant de la sorte, c'est toi-même que tu bannis. Si tu comprends que ton ombre et ta lumière ont besoin d'être enveloppées avec tout ton amour, tu les aideras à se réunir et à fusionner. Ton incarnation sur terre prendra alors tout son véritable sens : la quête de SOI. Et encore mieux, tu verras naitre une réserve d'amour pour toi-même qui t'ouvrira avec davantage de conscience à l'expérience de ta vie.

Cette union entre ton ombre et ta lumière pourront ouvrir la porte de ton jardin secret. Elles seules détiennent la clef. Et sais-tu ce qui germe dans ce jardin ? Ta vulnérabilité que tu n'auras plus à cacher.
Avec elle, tu pourras parcourir un chemin de vie qui te ressemble : celui de ton cœur qui te permettra de faire des choix en conscience ce qui donnera un vrai sens à ta vie.

Je vois bien que tu n'arrives pas à lâcher prise. Tu luttes contre toi-même et tu te fais mal…
- Tes doutes entravent l'élan de ta confiance : elle aussi souhaite faire partie de ton expérience.
=> ACCEPTE
- Ton cœur reste caché : ses énergies d'amour se perdent dans la prison que ton mental a édifié pour lui.
=> OUVRE
- Ta tête est déconnectée de ton âme car elle est submergée : tes pensées deviennent des ruminations incessantes.
=> RESPIRE
- Tes envies se transforment en peur : elle bloque ton corps qui résiste à la fluidité de la vie qui coule en toi.
=> ACCUEILLE

Lorsqu'une nouvelle expérience se présente à toi, tu visualises seulement le but. Tu ne penses jamais au chemin. Et tu anticipes l'échec sans avoir commencé l'aventure. Inconsciemment tu utilises l'expérience pour te dévaloriser. Et c'est là que tu dois mettre en lumière la blessure cachée. Si tu te punis au lieu de te chérir, c'est que tu accordes plus d'importance à ta partie sombre. A ce moment-là, souviens-toi : ne privilégies jamais l'une d'elle plus que l'autre :

- l'ombre t'accable lorsqu'elle marche seule à tes côtés,
- la lumière t'aveugle lorsqu'elle est ta seule préoccupation.

Et la vie, elle est têtue tu sais ! Plus tu lui tiens tête et plus les expériences se reproduisent. Elles te sembleront à chaque fois plus dures et plus insurmontables. C'est normal…mais je te promets que tu peux y arriver. Demande à ton enfant intérieur ce dont il a besoin quand tu te sens bloqué par une émotion lourde et ouvres-lui tes bras.
Puis changes ton regard sur l'expérience : imagine par exemple ta vie comme un plateau de jeu. Quand tu lances le dé, il y aura de multiples possibilités qui vont se présenter à toi.

- Parfois tu avanceras et tu découvriras des cases révélant des surprises heureuses dont la douceur et la joie te connecteront immédiatement à tes merveilleuses capacités offrant une vision de ta vie pleine de promesses et de possibilités.
- Parfois tu reculeras sur d’autres et tu expérimenteras la dureté et la tristesse intense qui te demanderont de canaliser ta ténacité de vivre pour transcender tes limites humaines.
- Parfois tu feras du sur place, sans parvenir à dépasser une case et tu resteras dans tes habitudes réconfortantes pendant un temps.

Mais, tu sais quoi ? On finit toujours par progresser même si tu as parfois l'impression de stagner. Dans ces moments-là aussi tu chemines vers toi. Ces moments de pauses sur ta route peuvent aussi débloquer en toi des trésors enfouis, et t'amener vers une plus juste compréhension de toi-même. Car, oui, tu possèdes des possibilités qui sommeillent en toi et que tu ne soupçonnes même pas.
L'important durant cette partie de jeu, ça n'est jamais le but car la fin on la connaît tout : on sait qu'on va mourir. La vie se termine. Ce qui compte, c'est ce que tu ne connais pas : les différentes étapes, ce chemin unique qu'est ta vie et surtout l'importance du moment présent. Lui seul existe réellement. Tu peux apprendre et te nourrir profondément de chacune des journées qui t'ai offerte car avec un regard ouvert, chaque jour peut te transformer pour toujours.

Quand tu es invitée à vivre une nouvelle expérience, ne la vois pas uniquement comme un obstacle car ce sont des croyances limitantes qui vont t’enfermer dans la peur et te paralyser. Ces limites n’existent qu’en toi. Affronte et n’évite plus. Sinon tu es dans l’évitement de ta propre vie et surtout de toi-même. Ne te focalise pas sur la fin de l’expérience car la finalité n'a pas toute l’importance que tu imagines. C’est un leurre. Seul le chemin que tu parcours au moment présent compte réellement car lui seul existe vraiment. Et si la fin de l’expérience n’a pas le but souhaité, ça ne sera pas une fatalité : elle ouvrira d’autres portes d’aventures pour ton humanité en pleine construction.

C'est tout ça le trésor de l'apprentissage quand tu acceptes de le vivre sans te laisser envahir par l'égo qui n'a pour objectif erroné que celui d'atteindre son but par peur d'échouer. Mais en réalité, il n'y a jamais d'échec. Il y a juste la possibilité de te sentir plus libre à l'intérieur de toi : libre d'être toi-même, véritablement, afin d'offrir au monde ton emprunte unique. Retire un a un ces masques derrière lesquels tu crois être en sécurité mais qui t'emprisonnent. Toutes ces découvertes sur toi tu les fais grâce à l’expérience mais pas en laissant ton cœur se cacher : invite-le à t'accompagner dans l'obscurité de ta vie et laisse-le opérer. Alors ton cœur pourra :

- semer de la douceur dans la violence de ta souffrance,
- semer de la lumière dans la prison de tes peurs humaines,
- semer de l’amour dans les fissures de tes masques trop lourds à porter.

L’expérience est une merveilleuse invitation à te rencontrer.
Et j'ai hâte d'arriver à ce jour où ta tête et ton cœur ne feront plus qu'un.
Ce jour où ton ombre et ta lumière auront fusionné.
Ce jour où ton âme aura pleinement réussi sa mission d'incarnation : devenir qui tu ES.


Charlotte, sincère et imparfaite (juillet 2021)

« A ma belle amie Audrey, puisse ton cœur entendre l'écho de ta confiance intérieure... »
« A Marie, à Jean et à tous les autres : ces patients qui cheminent coûte que coûte à travers la maladie... »


                                                * Photo et montage Charlotte Vergori

Article 10 : Ma tour d'ivoire

Chaque être vivant sur terre est unique.
Voilà une pensée commune que nous connaissons tous. Néanmoins, comment parvenir à faire vivre pleinement en nous cette vérité ? Nous la connaissons, mais y croyons-nous vraiment ?

En vieillissant et en acceptant doucement qui je suis, j'ai ce sentiment fragile et délicat d'accéder, petit à petit, à une meilleure compréhension de moi-même. Mais je suis forcée d'admettre qu'il m'est toujours difficile de ressentir vibrer en moi ma singularité.
Je cherche alors désespérément à l'extérieur ce sentiment d'existence à travers la poésie du monde : une lecture plaisante, un paysage enivrant, une rencontre surprenante, une nourriture délicieuse, un sourire généreux...
Cependant, ces beautés sont des éclats éphémères qui font vibrer mon cœur durant un instant avant de faire résonner à nouveau l'écho de la solitude dans tout mon Être...
Entre cet amour distant que je me porte et la froideur du monde extérieur, ma quête personnelle semble d'avance perdue.

Les gens vivent avec de nombreux masques car ils n'ont pas appris à exister autrement : dès l'enfance, nous apprenons à posséder des biens et à endosser des rôles. L'adulte se construit à travers le filtre de ses représentations mais, sans s'en rendre compte, il finit par perdre la clé de son infinie profondeur. L'écho de son cœur et de ses désirs pour la vie ne sont plus perceptibles pour son âme qui est emprisonnée dans les nombreuses croyances qui ont édifié sa réalité. Chaque vie humaine est ainsi déviée de son essence propre chavirant tragiquement dans la banalité et la fadeur de se lever chaque matin sans but personnel à conquérir...
Le matérialisme dirige notre rapport au monde. L'individualisme dénature notre lien aux autres. Les échanges s'appauvrissent, les silences s'installent et les gens ne s'écoutent plus. Nous avons peur d'aimer l'humain. Et encore plus nous-même car nous ne savons plus comment nous rencontrer, perdus dans une vie illusoire.

Ce monde, qui m'a été proposé à ma naissance, ne fait vivre en moi aucun sentiment d'appartenance.
Je n'y trouve aucun foyer. Alors j'ai décidé de créer le mien, un univers dans lequel je goûterai au bonheur d'être enfin à ma place et qui abriterait mon humanité :
– un peu comme un pays dont le climat me permettrait de respirer singulièrement,
– un peu comme une forêt dans laquelle la nature respectée pourrait nourrir mon âme,
– un peu comme un village dont l'accueil chaleureux déploierait en moi un sentiment d'apaisement
– un peu comme une cabane dans laquelle je pourrai charpenter ma sécurité intérieure.
Et revenir en moi aujourd'hui me permettra de me réouvrir au monde demain.

Dans ma tour d'ivoire je rêve : mes émotions créent le songe d'une infinie compréhension humaine qui serait à la hauteur de notre mystère et de notre complexité. Dans ce rêve, les gens ne s'intéresseraient plus à leur semblable comme si la vie était une liste de fonctions à assumer ou de choses à posséder.
Mais ils se préoccuperaient de cet autre en lui demandant ce qui émerveille son âme et serre son cœur. Car je pense naïvement, mais surtout simplement, que c'est en se reliant à cet essentiel qui nous compose, que nous saurons aimer véritablement. Mais il n'y a pas assez de cœurs courageux...

Aujourd'hui, j'avance à petits pas et je découvre que la vie s'harmonise grâce à la beauté et la noirceur de notre dualité humaine : nos émotions touchent ces deux pôles contradictoires et inséparables à la fois.
Et la permanence de nos sentiments s'inscrit autant dans ce dégoût pour la vie qui nous envahit parfois, tout comme cet amour passionné qui s'invite lors des moments heureux de notre existence.
A l'image de ce que nous choisissons d'incarner sur terre, notre profondeur se révèle au gré de nos pensées et de nos actes, parfois sombres, parfois lumineux.

Peut-être que l'antidote de l'humanité réside dans notre volonté courageuse et sincère de façonner notre Être vers ce qu'il a de plus honorable : ouvrir les yeux sur cette importance capitale de dompter notre ego et de cheminer valeureusement vers notre vulnérabilité pour atteindre une issue plus sensible et altruiste.
Nous avons tout à y gagner pour vivre ensemble. Une porte de générosité vers plus de bienveillance.
Braver la peur de rencontrer nos pensées nées de l'égo et qui nous ont permis de survivre un temps à la rudesse de l'existence.
Mais un jour, il est temps d'avoir l'audace de découvrir qui nous sommes réellement. Un jour, il faudra oser prendre conscience que de rester dans sa zone de confort aspire le temps précieux de notre vie qui nous est compté car en se contentant de vivre de cette façon, nous errons sur terre au lieu d'Être au monde.

Puis, un matin, nous devrons éprouver cette absolue nécessité d'ouvrir enfin les yeux. Et, ce jour-là, il faudra canaliser la force d'aller détruire ce mur édifié en protection de nous-même afin de retrouver notre souffle de vie :
– aujourd'hui, il est temps de perdre avec acceptation cet ancien de nous,
– aujourd'hui, il est temps de défaire avec compassion ce que nous croyons que nous étions,
– aujourd'hui, il est temps de conquérir avec joie la véritable version de nous-même,
– aujourd'hui, il est temps de rejoindre avec amour notre chemin unique d'existence.

Lorsque chacun d'entre nous aura décidé de se choisir pour s'aimer comme il le mérite, l'amour partagé en sera transformé : se reconnecter à cet élan pur qui est en nous et qui a le don de pouvoir embellir chaque relation qui ne demande qu'à naitre dans cette justesse de la vie.
Il est urgent d'éprouver dans tout son Être que s'aimer est le seul exutoire permettant de donner un sens véritable à son existence.

« La solitude dans tes yeux n'a pour remède que l'amour que tu sauras enfin te donner.
La solitude dans ton cœur ne pourra jamais être comblée sans toi. »


Charlotte Vergori « De tout mon cœur »
(février 2021)





* photo de Charlotte Vergori

Article 9 : La souffrance

Cela remonte à quelques temps déjà, mes collègues et moi avons pris en charge une patiente pendant plusieurs semaines ; Cette patiente souffrait d'un cancer du colon qui a donné des métastases osseuses et, à cause de cela, elle côtoyait la souffrance depuis tellement longtemps...

Je me souviens bien de cette dame...Il y a dans l’interaction à autrui, des rencontres qui nous bouleversent davantage, sûrement parce-qu'elles viennent toucher en nous des blessures de notre propre existence qui sont encore ouvertes.
J'aime beaucoup la citation de cet auteur canadien : 
"Il y a des êtres qui nous touchent plus que d'autres, sans doute parce que, sans que nous le sachions nous-mêmes
, ils portent en eux une partie de ce qui nous manque." 
(Anima Wajdi Mouawad).
L'Autre est ce miroir passionnant nous permettant de résoudre l'énigme de notre personnalité tout en venant l'enrichir de sa singularité. 

Lors d'une nuit de travail, je rentre dans la chambre de cette patiente que j'avais déjà pris en charge au cours des dernières semaines. Nous échangeons quelques mots puis je vais m'occuper de sa perfusion. Et là, après quelques secondes de silence, cette patiente, le regard dans le vide, me demande :

"Charlotte, pourquoi souffre-t-on ?"

C'est lorsqu'on nous pose certaines questions pour la première fois qu'on se rend compte que les réponses sont loin d'être évidentes...

Cette question est restée en moi, encore aujourd'hui, et elle me revient souvent en mémoire au gré des histoires de vie difficiles que j'entends dans mon métier. Comme tout le monde, il m'arrive de côtoyer la souffrance et d’avoir du mal à lui trouver une raison d'être auprès de l'être humain à cause de son retentissement si violent souvent...


Nous savons tous ce que cela fait de ressentir de la souffrance mais existent-ils des mots permettant de la panser ? Peut-on tenter de l'éviter ?

A vrai dire, il n'existe pas d'échappatoire à la souffrance, il faut vivre sa douleur car l'alternative serait bien pire...
Le premier pas pour apprivoiser cette souffrance qui nous envahit tous parfois c'est sûrement de lui donner du sens : la regarder avec courage pour arriver à la comprendre et parvenir à puiser en elle une force de vie.

La souffrance fait de nous des êtres particuliers, c'est ce qui nous donne de la beauté. Elle donne du relief à notre humanité en divulguant discrètement ce que nous avons de plus intime en nous, de plus fragile... 

Souffrir est une opportunité pour plonger au coeur de la vie et celle-ci est bien ce que nous possédons de plus précieux...

A côté de la douleur, on l'oublie, mais il y a l'espoir. Cherchons le sans relâche lorsque nous sommes dans l'obscurité. Car nous ne sommes que de passage sur terre alors osons prendre la vie à bras le corps pendant qu'il en est encore temps...


Charlotte, infirmière par amour


                                         

                                Dessin de Mickaël Fort

Article 8 : La maladie

Être malade, c'est un jour voir sa vie voler en éclats...La maladie crée au fond de nous une rupture qu'il faut tenter de surmonter. Mais c'est aussi une épreuve qui nous invite à repenser notre vie. 

Je crois sincèrement qu'il y a dans chaque tempête de l'existence quelque chose de précieux à comprendre sur nous. Et si on accepte de relever ce défi, nous pourrons nous positionner face à la maladie. 

Bien-sûr, la souffrance sera là et il ne s'agit pas de la réprimer. Mais ce qui compte, c'est de ne pas lui laisser toute la place. Cet élan nous permettra alors de trouver un point d'appui auquel nous raccrocher pour, dans un premier temps, survivre...

Puis, au fur et à mesure que nous ferons un pas devant l'autre, l'énergie de se reconstruire fera sa place en nous...discrètement et avec cette peur qui reste encore à apprivoiser mais le temps travaille pour nous.. Notre instinct de survie aussi.

L'expérience de la maladie devient alors l'occasion de changer, de laisser l'ancien derrière nous et de saisir l'opportunité de mieux comprendre qui nous sommes et ce que nous souhaitons vraiment faire de notre vie...une vie si éphémère que nous oublions malheureusement de vivre pleinement, pris dans le tourbillon des obligations du quotidien. 

Nous croyons bien souvent nous connaître mais nous vivons en fait dans une illusion de nous-même : notre éducation, la société, le regard des autres sont autant d'obstacles que nous ne parvenons pas toujours à dépasser pour nous positionner en tant que personne unique. Se démarquer dérange, la société prône davantage les bienfaits de la pensée commune et des comportements identiques. Dans les temps actuels, il n'est pas naturel d'être soi-même. Or notre singularité est un trésor et nous avons le droit de la revendiquer. Nous nous le devons à nous même. 

Et la maladie nous le rappelle. Certes, avec une grande violence. Mais porter un masque et ne pas être qui l'on est réellement, n'est-ce pas là aussi une véritable violence envers nous même que nous nous infligeons chaque jour ? 

A force de croire des choses sur nous-mêmes, nous finissons par devenir ce que nous croyons être. Il ne reste alors plus qu'une possibilité pour notre corps de s'exprimer : la maladie comme langage.

L'incertitude, le sentiment de malaise sont d'excellents points de départ pour découvrir, croître, changer. Il s'agit de lâcher prise sur la personne que l'on était avant, et de trouver le courage de se relancer dans l'aventure de sa propre existence. Car il n'y a pas qu'une seule version de nous-même. 

La vie est faite de ruptures et elle nous pousse malgré nous à bâtir à nouveau des repères que l'on a pourtant mis si longtemps à construire parfois... quelle frustration ! Et pourtant... 

Accepter de renoncer à certaines choses, certains schémas que nous avions élaboré pour surmonter les difficultés de la vie mais qui finissent aujourd'hui par nous emprisonner. Lâcher prise sur ses peurs. Renoncer pour mieux se comprendre. Ce chemin est douloureux mais je comprends mieux avec le temps pourquoi il est essentiel...

Finalement, il faut du courage pour affronter la maladie mais il en faut encore plus pour oser découvrir la profondeur de notre humanité.


Charlotte, infirmière par amour

(septembre 2020)




(tableau de Aude Vergori) 

Article 7 : Un métier difficile

J'aime parler de mon métier dans ce qu'il m'apporte de beau.
Mais récemment, on a pu entendre parlé dans l'actualité d'un sujet grave : celui des suicides de certains soignants. Rien que d'écrire ensemble les mots "suicides" et "soignants" me fait froid dans le dos et pourtant...c'est malheureusement une réalité aujourd'hui. Plus que jamais.

Si je veux être complètement honnête dans ce que je rapporte du métier d'infirmier dans mes écrits, je dois avouer qu'il existe une facette très sombre de ma profession que je n'ai pas encore évoqué. Par pudeur, sûrement, et parce que je cherche toujours la beauté de la vie partout où je vais. Ce n'est pas que je rejette toute forme de souffrance car elle permet aussi un apprentissage précieux mais je veux garder un regard positif sur ce qui m'entoure afin de continuer à y puiser de la force pour justement affronter, parfois, le désarroi de l'existence. Et dans mon métier, les moments de souffrance existent...
C'est ce dont je voudrai parler maintenant car c'est important aussi de pouvoir exprimer ce qui ne va plus.

Depuis longtemps, il demeure des problèmes d'organisation et de considération dans le système de santé en général qui épuisent le travail soignant et qui brisent des rêves...Celui principalement de vouloir travailler dans le "prendre soin" et dans l'humanitude. Comment prendre le temps de sécher des larmes et tenir une main quand les services sont lourds, surchargés, et que nous travaillons toujours plus en sous effectif ? Suppression des postes, glissement des tâches, pression hiérarchique...sont notre lot au quotidien.
Nous mettons chaque jour en danger notre diplôme, ce "bout de papier" obtenu avec douleur, courage et en travaillant dur. 
Nous mettons aussi la vie des patients en danger en nous imposant de travailler dans des conditions dramatiques : en effet, dans de plus en plus de structures de soins il faut soigner à la course, à la chaîne. Nous travaillons de plus en plus dans le stress et nous embauchons souvent la boule au ventre...

Aujourd'hui, être infirmière, c'est souvent être à bout de souffle.
Comment prendre soin de la vie quand la notre est fragilisée par un système de santé qui ne nous reconnait plus ? Les responsabilités sont grandes et au delà du salaire qui n'est pas à la hauteur de notre travail au quotidien, le plus grave reste le manque de moyen humain et matériel avec lesquels nous devons coûte que coûte travailler quand même...

C'est aberrant que tout cela se dégrade lorsqu'on se dit que nous prenons en charge des êtres-humains, des vies, et non des machines...La vie humaine aurait-elle si peu de valeur ? Je n'arrive pas à comprendre ce système dans lequel nous luttons pour soigner car tout le monde a et aura un jour besoin de soins. Et ça serait bien que ceux qui dirigent notre système de santé en aient conscience ou ils risquent de rencontrer des soignants toujours plus épuisés ; Des soignants qui appliqueront des prescriptions sans y mettre de sens et de coeur car ils n'en n'auront plus la force...

Un article sur le site "Infirmiers.com" m'a ému par l'intensité du témoignage recueilli. Il s'agit de Leslie, une infirmière qui souffre d'épuisement professionnel. Voici son vécu douloureux car, oui, c'est aussi cela notre réalité professionnelle quand on est soignant :



" Malheureusement, ce si beau métier me ronge. Diplômée depuis 4 ans, j'ai enchaîné les remplacements, les postes pour lesquels je n'avais pas vraiment d'intérêt. Projet professionnel ? Combien de temps ai-je pu passer à rêver à ce doux mot ? Le mien était de travailler en psychiatrie puis accéder au statut de cadre avant de reprendre quelques années d'études et d'embrasser un doctorat en sciences infirmières. Projet ambitieux. Je suis de celles qui foncent tête baissée. Ces têtues et acharnées, ces passionnées… celles qui aiment apprendre, mieux connaître pour mieux donner. En 2012, je me retrouve rapidement confrontée à la réalité du terrain. Pas de poste en psychiatrie. Mon quotidien me contraint à accepter le poste qui me sera proposé. L’hôpital public m'ouvre ses portes et m'enfonce petit à petit dans son engrenage. Je suis désormais un « numéro de paie », un matricule quasi carcéral qui me permet d'être identifiée. Aux vues de mes résultats scolaires et de mes capacités d'adaptation, je suis nommée « infirmière équipe secours ». Je suis donc chargée de venir au secours non pas des patients mais des services en manque de personnels. Je vogue d'un service à l'autre, pour pallier, du mieux que je peux, à l'absentéisme. Les doublures sont rares bien que la cadre de santé se batte pour m'offrir un minimum de formation. Mais en quelques mois, je suis éreintée. Perdue. Ces changements perpétuels me fatiguent. J'admire mes collègues qui s'adaptent à toutes situations. Je n'en suis pas. J'ai besoin de calme, de maîtrise et de temps dans ma prise en charge.
Deux ans après l'obtention du fameux sésame, celui dont j'ai tant rêvé, j'étais face à un mur. Dans les moments les plus difficiles, la vie offre des issues et c'est à ce moment que mon petit garçon s'est immiscé dans ma vie. Ma bouffée d'oxygène. Pourtant, quelques semaines après ma reprise, ce fut la désillusion. À nouveau nommée à un poste d'infirmière équipe de secours, les difficultés allaient en grandissant. J’étais affectée à un pôle technique, de chirurgie et soins intensifs. Après deux années auprès des personnes âgées, la reprise fut difficile. Seule, je devais injecter des produits inconnus, répondre à des questions sur des pathologies dont je connaissais à peine le nom. C'est la boule au ventre que je me suis rendue chaque jour à mon poste de remplacement. Après deux erreurs rattrapées de justesse, je courbais toujours plus le dos, baissais un peu plus la tête. Je m’enfermais dans la certitude que je ne valais plus rien. Ce métier auquel j'avais tant rêvé me torturait le corps et l'esprit. Manque de reconnaissance, d'appartenance, fatigue psychique… je ne me sentais plus apte à rien, ni même à donner l'amour d'une maman à son enfant. Un jour, j'ai donc déposé mon petit garçon puis suis partie comme chaque jour enfiler ma blouse. Mais ce jour là, je ne rêvais plus de ma tenue blanche. Je ne rêvais plus de rien.
Assommée par mon incapacité globale, mon dégoût de moi-même, j'ai pensé au pire. J'ai honte.
Mon récit est celui de dizaines d'autres. Déshumanisation, manque de moyens, de personnels et d'ambition, travail à la chaîne, nous sommes poussé(e)s à bout. A bout de rêve, à bout de souffle, à bout de vie. Nous mettons de côté notre famille et notre quotidien pour la santé et le bien être des plus fragiles. Nous acceptons l'inacceptable, touchons la mort et flirtons avec la vie. " 


J'admire cette infirmière pour son courage de témoigner car c'est tellement dur d'avouer qu'à un moment donner, on n'y croit plus et on n'y arrive plus...
Je pense aussi à des collègues et amis qui sont épuisés par ce métier et qui, pour certains, ne peuvent plus l'exercer aujourd'hui. 
Je veux aussi encourager tous ces soignants qui souffrent, encourager ceux qui restent, dire aux soignants qui sont malheureux combien je les comprends...et je voudrai vous remercier de vous être un jour engager corps et âme dans ce métier difficile mais unique.

Merci à tous ces infirmiers d'être encore là, de tenir bon, et d'avoir en vous des valeurs humaines à offrir en dépit des conditions de travail qui nous malmènent. Dans le fond, c'est un des plus beaux métier du monde mais seulement grâce à VOUS qui le portez à bout de bras et avec beaucoup de cœur. Merci pour ça...





" Le métier d'infirmier a besoin, lui-même, d'être panser..."
Charlotte, infirmière


* Article complet que l'on peut retrouver sur le site "Infirmiers.com" :
https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/suicides-infirmiers-aurais-pu-etre-sixieme.html